Erik Truffaz


18 juillet 2019

Erik Truffaz - Lune Rouge - Sortie le 11 octobre 2019 chez Foufino Prod / Warner

« C’est dans les entrailles d’une ville retranchée de Suisse qu’Erik Truffaz a enfilé son costume de scientifique de la musique pour concocter son prochain album. Fort de son immense expérience dans la musique et du recul qu’offre le poids des années ; Erik manie la trompette de mains de maître ; et puise son inspiration de l’infréquenté, de l’inconnu, et de tout ce qui échappe au cognitif générique. Accompagné de sa poignée d’acolytes (Arthur Hnatek, Benoit Corboz, Marcello Giuliani), Erik a façonné ses sonorités. Inspirés par l’alignement des astres, ils ont confectionné « Lune Rouge » avec l’ambition d’élever leur musique à un niveau digne de la science-fiction. Leur meilleur disque peut-être, le plus limpide assurément, baigné d’une lumière ocre, d’une force tellurique. Une œuvre ainsi inconnue mais que l’on sait avoir longtemps cherché. »

Même son air est lunaire.

C’est un studio enfoui, très profondément, dans les entrailles d’une ville suisse, les murs réfléchissent. Erik Truffaz a enfilé une chemise blanche qui instantanément se froisse, ses lunettes pendent au bout d’un cordon. Il y a, face à lui, dans une cabine isolée, un microphone plus vieux que lui - il souffle dans une trompette plus vieille que lui. Tout respire la patine. Le temps. La ruse.

Puis il se met à chanter. Un chant d’enfant roué. Un chant d’âme rendue. La trompette de Truffaz est reliée à des mondes sous-marins, des cimes infréquentées, des prières et des comptines. Il fait mine de rien. Il ne joue pas au poète. Mais dans ce morceau, « Lune Rouge », il extrait le son du souffle.

Rouge est la lune. Pour apercevoir une lune de sang, il faut que plusieurs facteurs se conjuguent. Au moment d’une éclipse totale, la lune, la terre et le soleil doivent être en axe. La lune doit être à son périgée - qu’elle frôle notre orbite. C’est un jeu de lumières minérales, de collisions promises, d’accidents heureux. La lune rouge découle d’un alignement parfait.

Dans les sessions de cet album, il n’y a pas de grands mots. Ils se connaissent depuis toujours. Sur les murs du studio du Flon, ils ont accroché les vinyles du quartet, depuis 20 ans. Pas comme des trophées mais comme les fragments d’une mosaïque en cours. Rien n’est fini, tout est souffle. Ils parlent peu de ce qu’il y a à faire. Marcello Giuliani, le frère, balaie son téléphone, l’air las. Benoît Corboz ajuste des claviers qui, assemblés, ressemblent au poste de pilotage de 2001.

« Pour cet album, nous avions envie de choses nouvelles », explique Erik Truffaz dans les longues pauses où la matière monte, « Nous avons confié les clés à Arthur Hnatek et lui avons demandé de composer le matériel de base sur lequel le quartet a pu travailler le son, arranger puis déranger les éléments. »

Ils ont ce nouveau batteur depuis l’album « Doni Doni », enregistré à Bruxelles. Ils ont donc décidé de lui laisser du champ. Arthur Hnatek, indifféremment, sort son ordinateur plein de vérités digitales, ou ses peaux tendues qu’il traite comme un coloriste. Il y a du sang neuf, cela se sent. Tout part de longs vertiges, de jams immenses, qu’ils triturent ensuite comme Teo Macero le faisait pour les bandes électriques de Miles.

C’est un chantier permanent, intérieur, presque silencieux, qu’un album d’Erik Truffaz Quartet. Presque un truc de science-fiction. D’écrasement temporel. On écoute ces pistes quand elles sont encore en gestation contrôlée, en apesanteur. On ignore si elles proviennent d’un passé ancien, des sons analogiques, des basses si lourdes et poisseuses qu’elles relèvent du dub le plus créole, ou d’un futur très lointain.

« Nous avons improvisé tout un tas de petites chroniques qui servent de charnières entre les compositions. » On dirait des miniatures persanes ou les exclamations en phylactères de Roy Lichtenstein. Quelque chose de dense et d’exclamatif à la fois.

Dans le lyrisme tendu de ce disque, il y a des clés de voute. Des compositions, Five on the Floor, Cycle by Cycle, Nostalgia, qui relèvent de ce que l’Erik Truffaz Quartet peut offrir de mieux. Un groupe de rock, avec un chanteur au nez cassé, dont les mélodies partent directement dans l’échine. Des répétitions infinies, de menues structures harmoniques, qui ouvrent des espaces infinis à l’intérieur de vous. Cette musique, jamais, ne manque d’air.

« Est-ce qu’à New York, ils font des solos avec si peu de notes ? », demande en riant Truffaz à Hnatek qui a étudié outre-Atlantique. Truffaz depuis 20 ans a joué avec tout le monde, avec Pierre Henry, Christophe, Enki Bilal, il a traversé dix fois le monde, il a rempli des salles, des salles, des salles. Il se pense pourtant toujours comme un mec qui débute, pas 100% légitime, dans la quête éperdue des astres qui s’aligneraient.

C’est ce qui donne de la force à ce groupe intranquille. Ne pas se poser. Ne pas trop s’écouter jouer. Défier les réflexes. On fait silence, on fait lenteur. Ils découvrent peu à peu l’album qu’ils n’ont jamais prémédité. Des voix qui traversent l’espace-temps, celle d’Andrina Bollinger, celle de Jose James, celle d’Erik Truffaz, obsédante, d’un calme lunaire. C’est un assemblage spontané, une météorite qui tombe dans un cratère dessiné pour elle. Leur meilleur disque peut-être, le plus limpide assurément, baigné d’une lumière ocre, d’une force tellurique. Un lieu inconnu mais que l’on sait avoir longtemps cherché.

Source : © Simon Veyssière/Accent Presse

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